Une correspondance… suivie de visite

Depuis octobre 2013, je suis en correspondance avec X dont la peine court jusqu’en 2016 mais ramenée à 2015, actuellement. D’emblée, ses propos me sont apparus authentiques, même s’il ne m’a jamais dit ouvertement les causes de sa condamnation. A plusieurs reprises il a évoqué le sujet concerné en restant flou, tout en culpabilisant sincèrement. Je ressentais une gêne, sans doute la peur d’être encore jugé, comme il l’a été par ses proches et rejeté par la plupart de ceux-ci, sauf deux exceptions.

Dans un premier temps il a été incarcéré dans un centre de la ville même où il vivait. Là, il avait un suivi avec une psychologue, à sa demande, puis il a été transféré très loin de ce lieu, ce qui a eu pour conséquence la suppression de la seule visite régulière qu’il avait et l’arrêt brusque des entretiens psy ; il a dû attendre plus d’un an pour obtenir, enfin, d’être à nouveau en relation avec une psy plus ou moins régulièrement. Le quartier où il est placé est en « milieu ouvert » : les portes restent ouvertes de 6h30 à 18h30, ils (25) peuvent circuler librement ainsi que prendre leurs repas ensemble et même préparer de la cuisine dans un espace commun, ils jouent aux cartes dans les coursives avec des surveillants parfois !
Il a effectué une formation (rémunérée) dans laquelle il s’est impliqué pleinement en vue de son objectif de créer une micro-entreprise à sa sortie. Il a parfaitement réussi et continue en étant tuteur des nouveaux en formation. Dans le même temps, il vit des périodes de grande déprime pendant lesquelles il préfèrerait ne jamais sortir de là où il se sent en sécurité, protégé ou bien il souhaiterait que la peine de mort soit rétablie. Son état bipolaire (ou maniaco-dépressif), il le traîne depuis l’enfance avec une mère ultra possessive, étouffante, dévalorisante, sur-protectrice à cause de problèmes de santé qui le fragilisait, et l’absence du père. Aujourd’hui encore il est dans la dépendance de cette mère tout en la rejetant. Il va lui rendre visite quand il peut obtenir une permission de sortie de 3 jours et quand ses moyens financiers lui permettent.

La confiance qu’il m’accorda dès le début de nos échanges épistolaires m’a mise très à l’aise, d’autant plus que je connais bien ce genre de comportement.

Son vécu m’a éclairée sur les dérives possibles qu’il aurait pu commettre, mais j’étais embarrassée, parfois, car je craignais de faire un impair dans mes lettres en utilisant peut-être des mots qui auraient pu le blesser.
[…] Je lui ai fait parvenir par la poste de nombreux livres qui traitent du sujet psy et spirituel de son vécu ; j’ai souvent partagé mes propres expériences personnelles. Je lui ai également transmis des informations concernant son projet de vie qu’il me demandait de chercher sur internet.

Il apprécie notre confiance mutuelle et mon soutien dans cette relation empathique et bienveillante ; ce n’est pas une relation d’aide comme on peut la pratiquer en demeurant totalement neutre, dans l’empathie pure, car j’y apporte de moi-même, de ce que je vis actuellement (en tous domaines) et de ce que j’ai vécu auparavant en créant des « ponts » avec son vécu. Je crois que cela donne des impulsions de sincérité et peut ouvrir la voie à l’espérance, rien n’est figé.

En priant pour lui, comme pour d’autres, chaque jour, il m’a été donné clairement que je pouvais envisager une visite en juillet ; le centre se trouve à 350 km de chez moi, mais je pouvais y passer en me rendant chez mes enfants, en changeant l’itinéraire, avec un petit supplément de km.
Après en avoir parlé avec X, j’ai tout d’abord fait part de mon projet à X et lui ai demandé s’il désirait me rencontrer. Avec son assentiment, j’ai contacté l’administration pénitentiaire pour connaître les détails de fonctionnement des parloirs (les coordonnées sont sur leur site internet) afin d’obtenir un permis de visite rapidement accordé (le motif de ma demande a été sans problème, j’avais indiqué : « correspondance via la CEDEF ») sans assurance de la préservation de mon anonymat. Confiante, j’étais prête à ce que mon identité soit dévoilée. En fait, X savait que je venais tel jour à telle heure sans que lui soit indiqué le nom de la personne en visite, j’ai donc conservé mon anonymat.
Sur place, j’avais effectué, la veille du parloir, un repérage de l’emplacement du centre : en pleine campagne. Je n’ai pas été impressionnée par l’extérieur ni l’intérieur, 500 hommes et 100 femmes sont là pourtant ; l’attitude du personnel surveillant (H & F), plutôt jeune, m’est apparue correspondre à ce que X m’avait décrit : respectueux et attentif ; l’accueil au téléphone est très agréable.
L’espace habituel des parloirs étant en travaux, c’est dans une grande salle, genre gymnase, qu’étaient aménagés des box ouverts pour 3 visites avec petites tables. X a été gêné par cette promiscuité qui n’incite pas à la confidence. Pour un premier contact, cela a été un peu frustrant mais pas vraiment dérangeant pour moi. Le temps du parloir est de 2h ½, temps qui peut paraître long pour 2 personnes qui se rencontrent vraiment pour la 1ère fois mais, dans ce vis-à-vis, j’ai pu percevoir des émotions et entendre des paroles que je n’ai pas relevées sur l’instant, les gardant en moi afin de revenir dessus lors de prochaines lettres ; j’ai préféré le laisser parler librement de tout ce qui lui venait et évoquer plus tard par écrit ce que j’ai entendu et compris pour l’essentiel. Un premier face à face peut être destabilisant, d’autant plus avec ces conditions d’environnement défavorables, alors que par écrit, je peux prendre le temps de choisir les mots en tenant compte de ce que je sais.
Aujourd’hui, les nouveaux parloirs sont en fonction, parloirs individuels fermés. Après lui avoir demandé son souhait, il est prévu une autre visite avant l’hiver (sans doute en octobre).
Les démarches sont rapides mais étant donné le temps imparti pour la réexpédition des courriers via la CEDEF, il faut prévoir longtemps à l’avance la mise en place de ce parloir pour avoir l’accord du correspondant à l’intérieur avant tout.
Dans ma prochaine lettre je lui propose, s’il le désire, de donner aussi son témoignage en l’envoyant directement à la CEDEF ou en le faisant passer par moi.

Je rends grâce pour cette relation de confiance en priant notre Seigneur de lui permettre de retrouver confiance en lui-même pour continuer son chemin de vie.

En ce moment, le courrier semble ralenti, je ne sais pas où, alors je lui écris quand même une fois par semaine en lui envoyant 1 livre, 1 magazine de notre région protestante, le journal Réforme et des méditations que je reçois via un site de dominicains.