L’aumônier des prisons et la récidive

Un des grand problèmes de l’administration pénitentiaire s’appelle « la récidive ». On préfère certainement, et de loin, parler de la vétusté des bâtiments pour ne pas évoquer ce résultat d’inefficacité carcérale. En effet, des environs 65.000 détenus en France (dont 4% seulement des femmes) un minimum de 50% des détenus récidivent et reviennent à la case prison.

Or, de nos jours il n’est déjà pas facile de faire un projet de vie qui tienne la route quand on est libre, bien éduqué avec une bonne scolarisation et un bon équilibre psychologique. En revanche, dans l’univers carcéral, derrière les murs, dans ce monde à part, cet exercice s’avère très difficile. Encore bien davantage pour un récidiviste (ou un multirécidiviste). Pour lui, ou pour elle, ça devient franchement de l’ordre de l’exploit.

En voilà quelques raisons : On peut comparer la personne multirécidiviste à une personne polyhandicapé socialement. Le plus souvent elle n’a pas de famille, pas d’amis, pas de papiers, elle est émigrée, elle n’a pas de santé physique, elle est perturbée sur le plan psychologique, elle est en échec scolaire, parfois illettrée, elle n’a pas de formation professionnelle, pas de logement, au lieu de l’expérience professionnelle elle a un casier judiciaire : donc pas de CV présentable et souvent pas d’ambition d’y remédier. Son besoin est avant tout affectif, émotionnel et son fonctionnement dans l’immature : « tout, tout de suite ».

On le sait, il y a des parcours d’enfance qui conduisent tout droit à ce profil. Mal-aimé, bouscule, soumis à des discours « éducatifs » les plus contradictoires, l’enfant ne trouve pas de repère chez l’adulte et finit par le rejeter tout de go. Il peut même arriver à un stade où il se dit : qu’il n’y a rien à comprendre à ce monde d’adultes. Alors il ne cherche plus à comprendre le sens des événements, ni celui de l’enseignement scolaire. Il est alors largué dans la loi de la « jungle » avec ses confusions et ses non-sens.

« J’ai personne » dit souvent le détenu : « Tous m’ont lâché. Je n’ai pas de chance, à chaque fois que j’essaie de prendre le bon chemin, on me fait un croche-pieds, c’est le destin. Maintenant, je suis écroué pour une très vieille histoire ». Je n’ai plus d’argent et, pourtant, il faut vivre ; j’ai perdu « tous mes droits » . Mon avocat n’est jamais venu me voir, comment voulez-vous qu’il me défende… ». « J’ai perdu mon logement, ma mère non plus ne vient plus me voir, ma femme m’a déjà laissé tomber, je ne vois même pas mes enfants qui sont tout pour moi… ». « Les victimes ? Mais c’est moi qui suis la victime ! Si vous saviez ce que j’ai vécu, comment j’ai été traité… » On le sait bien : beaucoup de prédateursont été victimes eux-mêmes… avant. Comment alors sortir de ce fonctionnement morbide, quitter son statut de victime et arrêter le cercle vicieux de la répétition « victime-prédateur » ?

Quel accompagnement spirituel ? Quel projet de vie possible ?

Quelqu’un a dit que « Dieu était toujours du coté du plus faible, du plus malheureux, même si ce dernier avait tort… ». L’enseignement biblique avec une abondance de versets (dont Esaïe 11,4) ne nous indique cependant pas une pratique de justice à deux vitesses. Toutefois, la justice dans l’Ancien Testament inclut toujours une part de miséricorde. Et tout comme l’eau coule vers le point le plus bas de la terre (le puits profond, le » nid de poule », le caniveau ….), de la même manière, la miséricorde de Dieu va chercher l’homme, la femme, dans les plus grandes profondeurs de sa perdition. Car, notamment démontré par Jésus dans Nouveau Testament, il s’agit du principe même de la miséricorde de Dieu : aller rechercher le perdu au plus bas de l’échelle de la condition humaine.

Dans la vision de l’aumônier qui est habité par cette miséricorde, un temps de reconstruction possible peut s’ouvrir alors pour chacun des détenus sans distinction. Un regard qui communique de la confiance à l’autre, une parole d’encouragement, une prière, un entretien autour de la Bible, une invitation au Culte, revisiter le passé sous le regard d’un pardon possible, mais aussi d’une éventuelle réparation. Une vie nouvelle peut s’annoncer, dégagée du poids de la culpabilité, réconciliée avec Dieu, avec soi-même et avec les hommes. Quel programme pour une aumônerie des prison !

Et pourquoi pas, dans cette même période de renouveau, envisager une évaluation des compétences du détenu et lui suggérer une formation professionnelle, ou une alphabétisation. Hélas, encore actuellement, il faut parfois faire preuve de ténacité pour que l’administration pénitentiaire tienne compte de ce type de demandes pour les adultes. Parfois il convient donc que l’aumônier soutienne cette démarche dans la durée de l’accompagnement. C’est un minimum que nous pouvons alors demander à l’administration pénitentiaire qui souvent se concentre trop exclusivement sur son seul objectif premier de sécurité. On en convient généralement : la sécurité sans autre programme d’accompagnement c’est bien la fameuse « école du crime ». Mais les habitudes prises on la vie dure…

Sur le plan spirituel il s’agit alors de révéler et de valoriser les dons que Dieu a placé chez le détenu et même chez le multirécidiviste, le prédateur en série et même chez celui dont le dossier ne tient pas sur une seule pile ( !). Certes, il

s’agit plutôt encore d’un « terrain miné » et pas encore de la « bonne terre » (Luc 8), mais celle-ci peut se préparer avec la grâce de Dieu et un accompagnement adéquat. Parfois, quelle surprise ! Le terrain a déjà bien été travaillé par la souffrance vécu et un miracle « spontané » a lieu : un changement radical s’opère, alléluia !

« L’Armée du Salut », lors d’une de ses tournées annuelles, était de passage à La Maison d’Arrêt des Femmes (MAF) de Fleury, présentant devant le groupe des femmes récidivistes son spectacle avec appel évangélique à la fin. Je devais dire un mot à propos des aumôneries chrétiennes. Comme j’avais encore des places disponibles au Culte protestant, j’ai osé dire, en terminant mon intervention : « A fréquenter le Culte protestant, on récidive peut-être un peu moins… » J’avais un peu de frisson dans le dos à m’entendre dire ces paroles, mais c’était dit.

C’est sûrement ma formation d’éducatrice spécialisée puis ma longue pratique dans l’accueil des jeunes des banlieues, en grande difficultés, qui m’ont arraché cette invitation. Mais au fond de moi, je me sentais en paix car les personne récidivistes, me paraissaient quelque part prioritaires.

Suite à ma remarque, il y a eu effectivement quelques inscriptions de multirécidivistes pour participer au Culte. Un récidiviste c’est quelqu’un qui revient assez régulièrement à la « case prison » : elle représente parfois son seul repère stable. Il y suit et/ou donne des cours de perfectionnement en matière de délinquance. Souvent ces personnes se connaissent de longue date, se filent des « tuyaux » utiles au service de leurs « business » de délinquance pour la sortie. Ici on trouve aussi la haute école du crime ( !).

Les femmes récidivistes inscrites avaient presque toutes une personnalité bien trempée. Ce n’était pas à me déplaire. Parfois certaines discutaient et contredisaient aussi mes animations bibliques. Volontiers bavardes, il n’était pas facile de leur donner un enseignement. Une d’entre elles se plaignait que Dieu l’avait abandonné : « Le bon Dieu ne m’aime plus, il ne me prévient plus par un rêve quand viennent les flics. Pourtant, dans le passé, il le faisait ». Dieu, vu comme un complice qui lâche… je pris la mesure de la déception, voire de la colère. A la même période, Simonetta Waëlly, ma collègue trilingue de longue date, a quitté l’aumônerie pour reprendre des responsabilités à « l’Armée du Salut ». Dorénavant seule, je devais alors traduire le message du culte en langue anglaise. Pas facile !

Fort heureusement, il y avait des chrétiens qui priaient dans les coulisses, afin que la parole de Dieu annoncée en prison porte du fruit.

Et voilà qu’un jour, au culte, revient une femme pluri–récidiviste que j’avais déjà vu. Les femmes présentes la saluent longuement. Elles échangent des nouvelles du dehors –c’est si important- et nous démarrons le culte en l’absence du silence de recueillement. Et comme elles n’arrêtent pas de bavarder, un peu exaspérée, j’interromps mon message et les laisse parler. J’avais fait le bon choix, car elles m’apprennent alors que Béla, la revenante en question, estime que je n’ai pas changé depuis les 15 ans qu’elle me connaît comme aumônier !!! En fait, je ne trouvais pas intéressant d’entendre ces paroles flatteuses ni de parler de mes rides. Peu à peu, j’arrive a comprendre leurs propos : «Vous vous trompez, me disent-elles. Le sujet ce n’est pas votre physique : c’est de votre foi qu’elle parle ». Alors ça commençait à m’intéresser davantage et j’ai donné la parole à Béla. Elle raconte alors comme elle se met à prier et à fréquenter le Culte protestant à chaque fois qu’elle revient en prison. Mais à la sortie, la liberté est trop belle, trop excitante : elle oublie Dieu à tous les coups. De retour, cette fois-ci, à la prison et au Culte, elle se dit interpellée par ma foi en un Dieu stable : « Vous ne changez pas, depuis les 15 ans que je vous connais, vous avez un Dieu stable » dit-elle. C’est effectivement une découverte significative et notamment pour une personne instable, multirécidiviste. Puis, nous entamons un dialogue « public » en pleine culte devant une vingtaine de femmes détenues : de mon côté je précise que c’est justement pour leur parler d’un Dieu stable que je me déplace chaque semaine depuis Paris. Puis, Béla qui finit par dire, cette fois-ci dans un profond silence de recueillement : « Je veux changer, je veux être une autre femme ». Dans l’auditoire, plus personne ne bouge, la plupart des femmes connaissent Béla où en ont déjà entendu parler… J’invite alors les autres femmes a prier avec moi, afin qu’elle puisse connaître ce Dieu stable dans sa vie. A la fin du Culte, Béla se prend à déclarer avec force devant tout le monde qu’elle ne reviendrait plus jamais en prison. Pendant tout ce temps, la présence de Dieu était vraiment tangible : nous avons chanté des cantiques d’adoration pendant un bon moment. Le groupe des récidivistes paraissait très touché par le témoignage de l’une de leurs.

Pendant cette incarcération, Béla a pris le temps de fortifier sa nouvelle foi et, avant sa libération, elle nous a encore assurée qu’on la reverrait plus en prison. Cependant, elle est encore revenue deux fois, en raison de la complexité de son dossier et pour des « faits anciens ». Elle était alors humiliée et honteuse… il fallait même aller la chercher en cellule pour venir au Culte, où elle pleurait le plus souvent. Fréquemment elle était accablée, pensant qu’elle était allée trop loin dans les choses mauvaises et que Dieu ne voulait plus d’elle. J’ai pu la rassurer, prier avec elle, lui donner des textes à lire pour surmonter l’adversité. En retour, c’est elle qui m’aidait à répondre aux autres détenues, notamment les

récidivistes, quand elles contestaient un changement de vie possible dans la durée.

Plusieurs mois après la dernière libération de Béla, je reçois une grand enveloppe de Strasbourg, contenant des photocopies de rapports très favorables concernant ses stages effectués auprès de la petite enfance. J’en avais les larmes aux yeux. En plus, elle avait, pour la première fois, une carte de séjour en règle. J’en ai parlé lors d’un Culte : le groupe des récidivistes était sidéré mais encore incrédule… En quelque sorte, un coup de chance pour elle ! Quelque temps plus tard, encore une autre grande enveloppe avec les copies de son diplôme d’aide-soignante, d’un contrat de location d’appartement puis un chèque de la dîme de son premier salaire honnêtement gagné pour acheter des Bibles à l’aumônerie. A ces nouvelles, les femmes récidivistes ont poussés des cris d’étonnement ! Elles ont commencé à réviser leur copie, à revoir leur vie, réfléchir et à prier pour des projets de vie d’avantage chrétiens.

Béla, depuis des années, est devenue une des responsables de son église auprès d’un groupe de femmes ; elle participe à des actions d’évangélisation. Plus récemment, elle a trouvé « chaussure à son pied » et elle s’est mariée, elle m’a invité à son mariage, me proposant même à m’offrir mon billet de train.

A ce jour, la plupart de ces femmes multirécidivistes (une dizaine) ne sont pas revenues en prison. Plusieurs d’entre elles m’ont écrit et j’ai eu ainsi de nouvelles, plutôt bonnes, concernant leur insertion sociale, soutenu par leur vie spirituelle. Deux femmes de ce groupe cependant fréquentent encore la prison et le Culte protestant ; le travail est bien difficile… Je ne sais pas par quel bout prendre leur situation : il y a des problèmes partout. Cependant, entoure par des personnes et des groupes qui prient régulièrement les mardis pour les femmes du Culte protestant, leurs vies peuvent aussi changer et prendre une nouvelle dimension, celle pour la gloire de Dieu.

mai 2010 Rose Marie Erb aumônier des prisons

23 août 2008